j’écris, le 22 octobre 2026

Sécurisé, documenté, maintenable : ce qu’une armoire électrique m’a appris sur le numérique

Protections dimensionnées, schémas à jour, installation compréhensible par le suivant : sur une armoire électrique, ces règles vont de soi. Elles devraient aussi guider la télégestion, les accès distants et l’IA qui arrivent sur les installations d’eau.

Cybersécurité OT 6 min de lecture

par Rémi
Usine de traitement connectée au crépuscule
au sommaire, 8 parties
  1. D’où je parle
  2. Sécurisé : protéger avant de câbler
  3. NIS2 : ne pas attendre la loi
  4. Documenté : le schéma avant la mémoire
  5. Maintenable : penser à l’astreinte
  6. Et l’IA dans tout ça ?
  7. Cinq questions avant la mise en service
  8. Ce que vous trouverez ici

Avant de mettre sous tension une armoire électrique, on vérifie trois choses. Les protections sont dimensionnées. Les schémas correspondent à ce qui est câblé. Et le prochain technicien qui ouvrira la porte, dans cinq ou dix ans, comprendra ce qu’il a sous les yeux.

Personne ne discute ces règles. Elles sont dans les normes, dans les habitudes, et dans la mémoire de tous ceux qui ont déjà dépanné une installation sans schéma à jour.

Le numérique arrive aujourd’hui sur ces mêmes installations : télégestion, accès à distance, supervision dans le cloud, et maintenant l’IA. Il arrive souvent sans ces trois réflexes. C’est le fil conducteur de ce carnet, et le sujet de ce premier article.

D’où je parle

J’ai commencé par un BEP/CAP d’électrotechnique. J’ai été électricien industriel sur des installations hydrauliques, puis automaticien metteur en route, puis responsable automatisme et informatique industrielle. Aujourd’hui, je travaille au Pôle R&D, Digitalisation et Innovation du Groupe ELIÉNE, sur les infrastructures de l’eau, la cybersécurité OT et l’IA appliquée à l’industrie.

Ce parcours m’a laissé une conviction : on déploie un outil numérique avec la même rigueur qu’une installation électrique.

Sécurisé, documenté, maintenable.

Voici ce que chacun de ces trois mots veut dire, concrètement.

Sécurisé : protéger avant de câbler

Sur un schéma électrique, le disjoncteur n’est pas ajouté après coup. On le dimensionne en même temps que le circuit qu’il protège. En informatique, on appelle cela la sécurité dès la conception.

Dans l’eau, c’est loin d’être acquis. Beaucoup d’installations ont été conçues à une époque où l’automate n’était relié qu’à sa supervision locale. Les protocoles en portent la trace : Modbus TCP, dans sa version classique encore la plus répandue, ne prévoit ni authentification ni chiffrement. Toute machine qui atteint l’automate sur le réseau peut lire et écrire ses registres.

Tant que ce réseau restait isolé, le risque était limité. Avec la télégestion, les accès distants des prestataires et la remontée des données vers le système d’information, il ne l’est plus.

Sécuriser une installation commence par des gestes simples :

  • séparer les réseaux : le réseau des automates n’a pas à être joignable depuis la bureautique, encore moins depuis Internet ;
  • maîtriser les accès distants : un point d’entrée unique, des comptes nominatifs, une double authentification, et des accès ouverts le temps d’une intervention plutôt qu’en permanence ;
  • en finir avec les mots de passe partagés : un mot de passe commun à toute une équipe, ou celui d’origine jamais changé, ne permet ni de savoir qui s’est connecté, ni de retirer l’accès à une seule personne ;
  • tenir l’inventaire : on ne protège pas un équipement dont on ignore qu’il est connecté.

NIS2 : ne pas attendre la loi

La directive européenne NIS2 range l’eau potable et les eaux usées parmi les secteurs hautement critiques. En France, sa transposition passe par le projet de loi « Résilience », adopté par le Sénat en mars 2025. Au moment où j’écris ces lignes, en octobre 2026, il n’est toujours pas voté : l’Assemblée nationale l’a retiré de son ordre du jour début octobre, sans fixer de nouvelle date.

L’ANSSI, elle, n’a pas attendu. Elle a publié en mars 2026 le Référentiel Cyber France (ReCyF) et invite les organisations concernées à se préparer dès maintenant. Les gestes listés plus haut en sont le point de départ, et aucun d’eux ne dépend d’un décret.

Documenté : le schéma avant la mémoire

Une armoire sans schéma à jour coûte des heures à chaque dépannage. Une installation numérique sans documentation, c’est la même chose, en moins visible : tout fonctionne tant que la personne qui l’a configurée est là.

Pour l’électricité, il existe le dossier des ouvrages exécutés. Son équivalent numérique tient en quelques documents :

Sur l’armoire Sur l’installation numérique
Schéma électrique à jour Architecture réseau : qui parle à qui, par quel port
Repérage des fils et des borniers Table d’échange : adresses Modbus, variables, unités
Nomenclature du matériel Inventaire : équipements, versions de firmware, licences
Notice d’exploitation Procédures : redémarrage, sauvegarde, restauration
Liste des habilitations Comptes et accès : qui a accès à quoi, et pourquoi

Ces documents n’ont rien de compliqué. Le plus difficile est de les tenir à jour. Ma règle est simple, et elle vaut autant pour un programme d’automate que pour un pare-feu :

Une modification n’est pas terminée tant que la documentation ne l’est pas.

On ne referme pas une armoire sans avoir corrigé le schéma.

Maintenable : penser à l’astreinte

Une station de traitement de l’eau vit vingt ou trente ans. Les outils numériques qu’on y installe doivent tenir sur la durée, et surtout rester compréhensibles par quelqu’un d’autre que leur auteur.

Quand une alarme tombe à 3 heures du matin, le technicien d’astreinte n’a pas le temps de deviner. Il a besoin d’un programme commenté, de noms de variables explicites et d’une solution qui repose sur des standards qu’il connaît.

Pour moi, maintenable veut dire :

  1. Des choix standards, plutôt que des solutions maison que personne ne saura reprendre.
  2. Des versions figées et connues, pour savoir exactement ce qui tourne sur l’installation.
  3. Des sauvegardes réellement restaurées, au moins une fois : une sauvegarde jamais restaurée n’est qu’un espoir.
  4. Un mode dégradé prévu : si l’outil numérique tombe, le process continue. Ce dernier point est essentiel. Une supervision dans le cloud, un outil d’analyse ou une IA ne doivent jamais devenir le maillon dont dépend la production d’eau.

Et l’IA dans tout ça ?

L’IA est le meilleur test de ces trois règles, parce qu’elle donne envie d’aller vite. Les mêmes questions s’appliquent pourtant :

  • Sécurisée : où partent les données ? Envoyer des données d’exploitation ou des plans d’installation vers un service dont on ne maîtrise ni l’hébergement ni l’usage, c’est ouvrir une brèche. C’est pour cela que je privilégie une IA auto-hébergée, intégrée aux outils des équipes.
  • Documentée : quel modèle, quelles sources, quelles limites ? Une réponse dont on ne peut pas retrouver l’origine ne devrait pas guider une décision technique.
  • Maintenable : si le modèle change ou disparaît, que devient l’outil ? Bien utilisée, l’IA fait gagner beaucoup de temps sur la documentation, l’analyse des alarmes ou la préparation des interventions. Elle ne dispense d’aucune des trois règles, et elle ne change pas qui décide :

L’IA propose, l’exploitant décide.

Cinq questions avant la mise en service

Avant de connecter un équipement ou de déployer un outil numérique sur une installation, je me pose cinq questions :

  1. Qui peut y accéder, depuis où, et comment je le sais ?
  2. Que se passe-t-il si ce compte ou ce mot de passe fuite ?
  3. Où est la documentation, et est-elle à jour ?
  4. Qui saura le maintenir si je ne suis pas là ?
  5. Si l’outil tombe, l’installation continue-t-elle de fonctionner ? Si une réponse manque, l’outil n’est pas prêt. Comme une armoire dont le schéma n’est pas à jour.

Ce que vous trouverez ici

Ce carnet accueille la version longue de ce que je partage sur LinkedIn : retours de terrain, explications techniques et méthodes, autour de quatre sujets :

  • Eau & automatisme : moderniser les installations sans arrêter le service ;
  • Cybersécurité OT : sécuriser des installations où la continuité de service n’est pas négociable ;
  • IA appliquée : une IA maîtrisée, utile aux équipes, sans ouvrir de brèche ;
  • Développement web : les applications que je conçois sous Lyxou Développement. Et vous, quelle question posez-vous toujours avant de connecter un équipement ?

et vous ?

Cet article vous a parlé ?

La discussion continue sur LinkedIn. Pour un échange plus direct, écrivez-moi.

En discuter sur LinkedIn Me contacter